Mohamed Mahmoud Taleb : "La confiscation du concept de culture par le mandarinat maraboutique a fait de toutes les autres facettes de notre culture des expressions mineures sinon méprisables" | Elhourrya

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Mohamed Mahmoud Taleb : "La confiscation du concept de culture par le mandarinat maraboutique a fait de toutes les autres facettes de notre culture des expressions mineures sinon méprisables"

jeu, 11/08/2016 - 08:37

Dans le cadre du débat national se rapportant aux questions politiques, économiques, culturelles et sociales Monsieur Mohamed Mahmoud Ould Taleb, directeur de l’Alliance Franco Mauritanienne d’Atar fait remonter en surface les véritables raisons sclérosant notre culture et politique: A le lire, les Mauritaniens se réconcilieraient avec eux-mêmes, en s’appropriant fortement leur identité.

 

Au plan culturel, on vous cite parmi les intellectuels du pays les mieux outillés, Pouvez vous parler aux lecteurs de la situation culturelle du pays: ses caractéristiques, insuffisances et atouts?

 

MMOT: Le pays traverse une crise culturelle depuis déjà assez longtemps mais il est vrai également que la scène culturelle connaît un léger frémissement annonciateur peut être d’un nouvel essor depuis la restructuration du ministère de la culture.

En effet, pendant longtemps, le fait que la culture et l’orientation islamique soient prises en charge par le même département a constitué une source de blocage pour le développement des expressions culturelles dans leur ensemble.

Le sacré a, en quelque sorte, neutralisé le profane. Mais cette crise est, au-delà de cet aspect, multidimensionnelle. Elle relève de l’absence d’une politique suivie de l’Etat dans le domaine. Depuis 1974 et la stratégie culturelle élaborée par Ahmed Ould Sidi-Baba, alors ministre de la culture, qui a permis de mettre en place l’essentiel de l’infrastructure qui existe aujourd’hui, et a défini les principaux axes de l’action culturelle, aucune politique n’a été pensée avant 2004 pour impulser le développement culturel et lui apporter l’appui approprié.

L’expression culturelle, dans ce qu’elle a de plus significatif, est restée l’apanage de certaines castes, ce qui dans une société comme la notre, pour l’essentiel archaïque, est dévalorisant. Cette structure socioprofessionnelle traditionnelle, et le mépris qui l’accompagne pour les champs d’activités des castes, continue encore aujourd’hui à être décisif dans l’hypothèque qui pèse sur le devenir du secteur culturel.

La confiscation du concept de culture par le mandarinat maraboutique a fait de toutes les autres facettes de notre culture des expressions mineures sinon méprisables. Dans notre société le statut d’artiste n’est pas valorisant, ce n’est pas un statut noble, ce n’est surtout pas un statut pour noble.

D’autre part, il n’a été souvent tenu compte dans la politique culturelle officielle que de la dimension « héritage », « patrimoine », « substrat » et « socle » culturels. La dimension dynamique, celle de la créativité, de l’innovation, de l’expression artistique contemporaine est restée marginale. Ce sont là certains aspects qui nous semblent être à l’origine du verrouillage et de la pétrification pour ne pas dire de la fossilisation du paysage culturel mauritanien.

 

Ce paysage culturel qui est marqué aujourd’hui par un ministère qui se cherche encore, une expression culturelle contemporaine embryonnaire, un désert législatif où ni la propriété intellectuelle ni les artistes n’ont de statut, des publics et des opérateurs qui manquent à l’appel.

La mondialisation de la culture est aujourd’hui un phénomène qu’on ne peut nier. Si aujourd’hui, en matière de consommation, on peut boire du thé chinois, dormir dans un lit italien, rouler dans une auto allemande, porter des jeans américains, mettre des parfums français, il en est de même et peut être davantage en matière de consommation de produits culturels.

La présence de notre culture dans le paysage culturel mondial reste insignifiante. Nous sommes absents des grands événements culturels qu’ils soient de dimension régionale ou internationale. Notre pays, contrairement aux pays voisins, n’abrite aucun rendez-vous culturel d’envergure. Le festival des musiques nomades peine à s’imposer.

Nous n’avons pas encore compris que la culture, à l’instar du sport, contribue plus que toute autre chose à la création d’une image positive du pays. Sait-on seulement que le sculpteur sénégalais Ousmane Sow qui a exposé à Paris, Londres, Berlin, Tokyo et New York, que Youssou N’Dour, Oumou Sangaré et Salif Keita, pour parler seulement du domaine musical, sont plus connus que leurs chefs d’Etats respectifs ?

 

Comment à votre avis, mettre la culture au service du développement économique et social du pays?

 

MMOT: Aujourd’hui, tout le monde est unanime sur la relation organique entre culture et développement. La culture est devenue un secteur économique à part entière. On parle de plus en plus de l’économie de la culture et de l’apport des secteurs « métis » de la culture que sont les industries culturelles du livre,de la musique, du cinéma, mais aussi du tourisme culturel, de la mode, du design.

La culture véhicule un certain nombre de valeurs dans le sens économique. O. Donnat, un expert français de la culture, y trouve quatre valeurs : une valeur ludique, une valeur esthétique, une valeur économique et une valeur éducative et pédagogique. Toutes ces valeurs ont un prix marchand.

On sait d’autre part l’impact économique que peut avoir par exemple, sur un territoire donné, la présence d’un équipement culturel de prestige.

Les mesures à prendre sont multiples et elles concourent à l’élaboration des stratégies de développement du secteur. Il s’agit d’abord pour l’Etat, à travers le ministère d’assumer sa fonction régalienne en promulguant des lois et en veillant à leur application, des lois qui protègent le patrimoine, la propriété intellectuelle et qui définissent un statut des artistes ; de gérer les établissements culturels tels que les musées, les bibliothèques, les centres culturels et de veiller à leur garantir le rayonnement à plus large spectre possible sur leur territoire d’accueil et au-delà de celui-ci ; de redistribuer les crédits, les subventions, les formations aux acteurs culturels et enfin de créer les conditions d’un épanouissement culturel qui toucherait à l’ensemble du secteur.

Il s’agit ensuite d’introduire dans le système éducatif, dès l’école primaire, une sensibilisation à l’art et à la culture ce qui pourra former des publics plus intéressés à l’offre culturelle. Il s’agit également de briser le tropisme de la capitale en encourageant l’émergence d’une offre culturelle de proximité de qualité dans les provinces de l’intérieur du pays. Là, le rôle que doivent jouer les collectivités territoriales est important à plus d’un titre. Elles doivent initier, appuyer et accompagner le développement culturel local.

Sur le plan international un effort particulier doit être consenti, les services culturels de nos chancelleries doivent être en première ligne dans cette offensive. Il s’agit enfin de professionnaliser les personnels de la culture pour ne pas rendre pérenne cette situation de gestion du flou par le flou qui caractérise les affaires culturelles.

La culture est, au-delà de ces considérations, un impératif démocratique. L’accès à la culture est un droit pour tous. Un peuple cultivé est un peuple qui partage un certain nombre de valeurs, un peuple qui contribue au progrès de la nation.

 

Mohamad fut un militant politique de première heure au RDU, que pense t-il de la situation politique nationale?

 

MMOT: Oui, en effet, je suis membre fondateur du Rassemblement pour la Démocratie et l’Unité (RDU). Au gel des activités du parti j’occupais la fonction de secrétaire national chargé de la communication. Le RDU a été, pendant une décennie et demi, un laboratoire d’idées qui ont alimenté le débat politique national.

Toutes les avancées significatives en matière de culture démocratique ont été l’œuvre de notre parti. Le charisme de son président, l’excellence de ses cadres, l’engagement sans faille de ses militants ont fait de ce parti un formidable terreau de la scène politique nationale.

Aujourd’hui le vide qu’il a laissé se fait cruellement sentir. On se souvient en effet qu’au pire moment des rapports entre l’opposition et la majorité de Maaouiya Ould Taya, le RDU à lancé le forum des valeurs démocratiques et de la citoyenneté qui a été un tournant considérable dans la vie politique nationale et qui a brisé la glace entre majorité et opposition qui se regardaient, depuis l’ouverture démocratique, en chiens de faïence.

Pour revenir à votre question, le contexte national actuel se caractérise par une situation inédite dans notre pays. Les problèmes auxquels nous faisons face (terrorisme, crise économique mondiale mais aussi découverte de nouvelles richesses) font peser de lourdes menaces sur l’avenir.

Le paysage politique quant à lui est marqué par une majorité en gestation, (on ne sait pas est ce que elle va accoucher d’un énième clone du PRDS des mauvais jours ou elle va donner naissance à un parti en rupture complète avec l’image, combien négative d’un Parti-Etat) et une opposition essoufflée et dont le terrain -social- a été investi par le Président Ould Abdel Aziz qui développe une approche politique originale et jusque-là fédératrice.

 

Son succès à l’élection présidentielle d’août 2009 dénote d’une fracture profonde entre le peuple et la classe politique traditionnelle. Deux grands défis l’attendent : Pourra-t-il continuer à avoir les moyens de sa politique d’assainissement et de moralisation de l’Etat ? Pourra-t-il enfin ne pas être l’otage de sa majorité ?

 

En effet, dans notre pays on fini toujours par ne plus savoir qui tient qui et qui tient à quoi.

 

Beaucoup de personnes ne connaissent pas la mission de l’Alliance Franco Mauritanienne, pouvez vous les éclairer?

 

L’Alliance franco-mauritanienne d’Atar est une association de droit local. Elle est dirigée par un comité dont les membres sont des personnalités en vue du monde de la culture et des affaires de la ville d’Atar. Le président actuel de ce comité est Monsieur Momma Ould Ely Chikh. Elle fait partie d’un réseau national de cinq Alliances. Elle est affiliée à l’Alliance française de Paris. Cette dernière coiffe un réseau planétaire qui couvre des centaines de villes dans des dizaines de pays sur les cinq continents.

La mission première des Alliances en Mauritanie est de favoriser les échanges culturels entre notre pays et la France. De diffuser la culture et la civilisation des uns et des autres en vue d’une meilleure compréhension et plus de tolérance entre nos deux peuples que beaucoup de choses lient.

Leur principale activité reste l’enseignement du français langue étrangère mais également l’enseignement de l’arabe et du hassaniya dans les villes où il y a une demande. Les Alliances sont des espaces qui ont, en parallèle avec l’enseignement, des offres culturelles assez variées (lecture, spectacles, cinéma, expositions, conférences, concours etc.…).

Les Alliances apportent aussi un appui au développement culturel local par l’encadrement et la promotion des artistes de la ville. C’est dans ce cadre par exemples que l’Alliance d’Atar a envoyé pour la troisième année consécutive en tournée dans le réseau la troupe Medh d’Atar. Elle est pour beaucoup dans la vogue de ce genre qui est resté longtemps un art marginal et très confidentiel. Elle sponsorise également chaque année un tournoi de pétanque qui connait à chaque édition un franc succès.

Elle entretient des rapports privilégiés de partenariats avec la Direction régionale de l’éducation nationale (DREN Adrar), avec la délégation du ministère de la culture de la jeunesse et des sports et certaines associations du mouvement associatif local telles que At’art Culture et la ligue régionale de pétanque.

 

Pour ce qui est de l’enseignement proprement dit nous organisons quatre sessions de français général par an, nous accueillons en moyenne pour chacune une centaine d’apprenants. Notre public, essentiellement composé de scolaires, comprend aussi des commerçants, des fonctionnaires et des apprenants venant d’horizons divers. Nous dispensons également des cours aux élèves officiers de l’EMIA ainsi qu’aux gendarmes basés dans la région.

L’Alliance d’Atar organise chaque année deux sessions du DELF et du DALF qui sont des diplômes délivrés par le ministère français de l’éducation. L’obtention de ses diplômes est importante aussi bien pour ceux qui veulent suivre des études supérieures dans l’espace francophone que pour ceux qui se lancent sur le marché du travail.

Source : Adrar info