La mise à la retraite en Mauritanie ou la mise à mort des employés | Par Mohamed Vall ould Cheikh | Elhourrya

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La mise à la retraite en Mauritanie ou la mise à mort des employés | Par Mohamed Vall ould Cheikh

mar, 21/02/2017 - 23:42

Mohamed Vall ould Cheikh - 1. Introduction

Il est communément admis que la mise à la retraite est un dispositif qui permet à l’employeur de rompre ou de proposer de rompre le contrat de travail qui le lie à un de ses salariés.

Cette disposition est appliquée dans la plupart des pays et varie selon l’âge ou le nombre d’années de service ; elle marque le couronnement de la carrière et la fin de la vie active d’un employé.

On observe que presque partout dans le monde, cet événement est célébré dans l’allégresse par les salariés qui s’opposent par tous les moyens à toute prolongation des années de départ à la retraite.

Par contre, en Mauritanie cet événement est vécu avec appréhensions à l’approche de la date fatidique et comme un deuil à la réception de la lettre "maudite". Qu’est-ce qui explique cette mise à mort programmée du salarié notamment le fonctionnaire dans notre pays ?

Afin d’éclairer l’opinion publique notamment les futurs retraités, nous tenterons dans les lignes qui suivent de répondre à cette question en en examinant les aspects administratifs et financiers et leurs retombées sociales et psychologiques sur la vie du retraité.

2. Dispositif de mise à la retraite

2. 1. Aspects administratifs

Selon la loi 93.09 du 18 janvier 1993 portant statut Général des fonctionnaires et Agents Contractuels de l’Etat, l’âge légal du départ à la retraite est fixé à 60 ans et le nombre d’années de service effectuées à 35 ans, excepté pour certains statuts particuliers (enseignement supérieur, forces de sécurité, etc.). Le premier signal du départ à la retraite donné par l’Administration est la fameuse lettre du Ministre de la Fonction Publique qui est une sorte de préavis adressé au fonctionnaire et qui ne lui parvient que rarement, à moins qu’il ne soit dans le secret des Dieux.

D’ailleurs, est-ce que cela vaut la peine qu’il la reçoive et lise son contenu qui se résume à ceci : ; cela ne ressemble-t-il pas, on ne peut plus clair, à un arrêt de mort ? Aucun remerciement, aucune formule ne serait-ce que pour la forme du genre :…après de francs et loyaux services.

Par la suite, après ce couperet, il lui faudra patienter près de trois mois avant la publication de l’arrêté qui constitue la pièce maitresse pour la constitution du dossier de pension qui comprend une dizaine d’actes administratifs dont l’extrait de naissance ou plutôt de vieillesse (après 60 ans de vie !) et surtout le précieux sésame qu’est l’acte de mariage.

S’agissant de ce dernier et pour renouveler ce contrat (après plus de trois décennies de voie commune !), c’est un vrai parcours de combattant qui passe nécessairement d’abord par le cadi qui n’hésitera pas un instant à vous demander de présenter deux témoins et un tuteur (munis chacun de sa carte nationale d’identité) pour attester de l’existence de cet heureux événement.

Une fois, ce nouveau contrat de mariage établi, il faudra passer avec succès l’examen de passage des cordons devant les centres d’Etat-civil, ce qui n’est pas une mince affaire.

Votre calvaire devant les centres d’Etat-civil pourrait durer des jours ou des semaines à moins d’un miracle. Et le jour ou vous réussirez à franchir le seuil de l’une des portes de ces centres, vous serez surpris par le brouhaha, les dossiers pêle-mêle et dans ce cadre, à cause de la négligence des agents de saisie on peut substituer facilement au mari légitime un autre homme et à la femme légitime une autre. Et quand cela arrive (et cela est arrivé j’en étais témoin), il faudra engager une nouvelle procédure entre le centre et la Direction générale de l’Etat-civil et ça c’est une autre histoire.

Comme vous le constatez aisément, vous n’êtes pas au bout de vos peines et le chemin est encore long avant de déposer le dossier de mise à la retraite au service des pensions. 

A l’ère des TIC, de la’ modernisation de l’administration’, des ‘titres sécurisés’, est-il permis de mettre tout ce temps et dépenser toute cette énergie pour établir des actes administratifs à des citoyens qui, de surcroît, ont servi cet Etat pendant plus de trois décennies ?

Vous n’êtes pas sans savoir que sans ce dossier complet, vous n’avez aucune chance de toucher votre maigre pension et l’attente pourrait durer trois à quatre trimestres. Pendant tout ce temps, le fonctionnaire (qui ne s’est pas rempli les poches, les coffres et les comptes pendant qu’il était aux affaires) est abandonné à son sort et est obligé de se démener pour chercher sa pitance. Ne me demandez pas comment, je ne saurai vous le dire tellement la situation est ubuesque.

Les pouvoirs publics qui s’égosillent à longueur des journées et de nuits à nous faire croire qu’ils combattent la gabegie, ignorent-ils que la lutte contre ce fléau passe nécessairement par la satisfaction des besoins fondamentaux des fonctionnaires et agents de l’Etat pendant leur carrière et leur retraite ?

2. 2. Aspects financiers

Il est connu que le régime de la retraite dépend essentiellement de deux départements ministériels : le Ministère chargé de la Fonction publique et celui des Finances. 

Et il est inutile d’affirmer que c’est le dernier département qui joue le rôle-clé dans la mesure où c’est lui qui détient les cordons de la bourse et fixe la grille salariale.

Or, celle-ci ne tient pas compte du niveau de vie et de la hausse vertigineuse des prix. Les salaires sont généralement fixés par l’Etat en dehors de toute étude prenant en considération les besoins fondamentaux du fonctionnaire (produits de consommation, logement, transport, etc.) et le plus souvent sans concertation aucune avec les organisations syndicales, d’où l’absence de toute péréquation ; ce qui fait que hormis certaines catégories de fonctionnaires (magistrats, officiers supérieurs, cadres du MEF, etc.) ou certaines fonctions (commandement territorial, présidents et membres de certains conseils d’administration, présidents et membres des commissions des marchés, etc.), l’écrasante majorité des fonctionnaires ne parvient pas à arrondir leurs fins de mois, loin s’en faut. A chaque mois, ces serviteurs de la République ou ces esclaves des temps modernes ‘tirent le diable par la queue’.

Qu’en est-il alors une fois que le fonctionnaire est admis à faire valoir ses droits à la retraite ?

Il est utile de rappeler que la plupart des augmentations de salaire accordées ces dernières années sont un leurre car elles sont versées sous forme d’indemnités ou primes et donc n’entrent pas en compte dans le calcul des pensions.

Alors que dans les pays voisins (Maroc, Sénégal, etc.) et en France les employés conservent plus de 80% de leurs revenus, en Mauritanie, certains fonctionnaires se retrouvent avec 18% (cas des magistrats, des professeurs du supérieur, etc.). De même, dans certains pays on accorde prés de six mois de salaire pour le retraité pour qu’il puisse faire face à ses besoins urgents et qu’il puisse s’adapter à sa nouvelle vie. Il y a même chez-nous des établissements publics (BCM, SNIM, etc.) qui accordent des primes conséquentes pour leurs retraités, pourquoi pas la Fonction publique ?

2. 3. Retombées sociales et psychologiques

Il n’échappe à personne que la situation décrite précédemment se répercute négativement sur la vie sociale et psychique du retraité.

D’abord au sein de sa propre famille, il ne parvient plus à honorer ses engagements : dépenses quotidiennes courantes, scolarité et santé des membres de la famille, habillement à l’occasion des fêtes (Dieu sait qu’il y en a plusieurs au cours de l’année !). La conséquence est le manque de confiance en soi et la perte d’autorité. 

C’est l’occasion de ruminer ses souvenirs (on commence à radoter à cet âge) : ses années de jeunesse, ses échecs et réussites, son destin, etc.

C’est à ce moment-là (n’est-ce pas tard ?) qu’il commence à réfléchir à sa nouvelle condition : ses forces physiques se sont amenuisées, ses facultés intellectuelles amoindries et son pouvoir d’achat s’est érodé. Pendant ce temps, l’Etat qu’il a tant servi à qui il a tout donné l’abandonne à son triste sort le transformant en un véritable paria.

En conclusion, j’ai voulu écrire ces quelques lignes pour attirer l’attention de l’opinion publique nationale et les Pouvoirs publics sur le triste sort réservé à cette catégorie de la population (tous métiers, toutes professions confondues) dont le seul tort est d’avoir servi durant des décennies ce pays.

Les initiatives prises ces dernières années par les commandants des Corps de la Garde Nationale, de la Police et de la Garde (j’en oublie peut-être !) octroyant des aides à leurs anciens subordonnés se situent dans le droit chemin et ouvrent une lueur d’espoir. La Fonction publique ne suivra t-elle pas un jour leur exemple ? 

MVC, ancien professeur