Quand tu ne seras plus là (3ème partie) | Elhourrya

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Quand tu ne seras plus là (3ème partie)

mer, 30/01/2019 - 13:51

Alors que tu es encore là, le changement (d’attitude) est déjà perceptible. Sur les réseaux sociaux, dans les salons et bureaux, un seul nom : Ghazouani! Un nom pas si nouveau que ça. C’était l’autre toi-même, comme disent ceux qui connaissent bien votre parcours commun. L’avant et l’après 3 août 2005, mais surtout, l’épopée « Sidioca ».

L’homme que tu dis avoir choisi pour te succéder est lancé le jour où tu décidas d’en faire ton ministre de la Défense. Une succession qui ressemble plutôt à une continuation. Un enchaînement voulu par tes soutiens tiraillés entre le désir de durer, en tant qu’hommes du Système, et la nécessité de respecter la Constitution. Accepté par contrainte aussi. Mais oui, ceux qui ont appelé, jusqu’à la dernière minute, au déverrouillage des articles limitant les mandats présidentiels, ne se sont résolus à rentrer dans le rang que quand ils ont compris que le processus était irréversible. Et alors…On remet les compteurs à zéro.

Ton successeur est porté aux nues par ceux qui, hier, tenaient à toi comme aux prunelles de leurs yeux. Innocemment, ils ont trouvé la parade pour ne pas être en contradiction avec eux-mêmes, du moins en appartenance. « Nous respectons la volonté de notre Guide éclairé », « le bâtisseur de la Mauritanie nouvelle ». « Avec Ghazouani, la marche continue ». Ta volonté devient celle du Système. Mais tu sais très bien que c’est, à nouveau, un jeu de positionnement. Les plus fidèles de tes soutiens essaient d’établir un lien, évident certes, il faut le reconnaître, entre les « deux Mohamed », celui qui quitte le pouvoir et celui qui s’apprête à le conquérir. 

Quand tu ne seras plus là, on parlera de toi sans retenue. Mais qu’entendrions-nous de plus que ce qui se dit aujourd’hui ? Un mélange sulfureux de commérages et de vérités que le trop de libertés, accordé par ton pouvoir, ternit à l’image d’une presse aux contours de plus en plus flous.

Oui, les gens parleront comme ils le font aujourd’hui. En bien et en mal. Déjà, nous avons un avant-goût de cette « guerre des mots » à l’Assemblée nationale. A propos de la gestion économique durant la « décennie des Lumières », comme aiment à le dire certaines « plumes au service de la Nation ». La preuve la plus éloquente de cette « bataille » des chiffres, ceux de la Banque centrale notamment, est celle livrée par le ministre de l’économie et des finances contre les députés de l’opposition. Un procès ouvert alors que tu n’es pas encore parti ? Le député Biram réclame des comptes et, franchement, c’est une première alerte.

Dans les prochains mois, tu dois seulement craindre que le Cercle de tes adversaires n’accueille de nouveaux contingents de ceux qui sentent le vent tourner. Même s’il ne s’agit que d’un passage de témoin. Et comme tu le sais très bien, il y a des signes qui ne trompent pas : A la veille de chaque élection, on néglige le présent pour s’occuper de l’avenir !

On entendra tout le long de ces mois qui nous séparent de la présidentielle de nouvelles symphonies, des hymnes au président qui arrive. De temps à autre, on reviendra vers toi. Des réminiscences qui s’estompent pour faire place à l’oubli, peut-être. Sans le dire ouvertement, ces responsables travaillent à aborder maintenant l’ultime transfert du Pouvoir d’un Président craint et respecté vers un autre qu’il faut très vite « cerné », enveloppé dans la coque d’un système sans visage, sans nom.

Ce que toi et ton successeur devraient éviter, dans la continuation du long processus qui s’engage, c’est le transfert du pouvoir d’un Exécutif, jusque-là indépendant, vers un parti-Etat où se retrouvent tous les antagonismes possibles et imaginables.

Pour ceux qui désespèrent d’une victoire (possible) de l’opposition, le choix est entre remodeler notre démocratie, avec Ghazouani, ou bien retomber dans un nouvel âge des Ténèbres. Une voie mène le pouvoir de l’Etat vers l’individu; l’autre menace de le réduire à néant. Rien, dans un avenir prévisible ne va arracher le fusil (le Savoir des intellos, l’Argent des hommes d’affaires, la pression de la Tribu et des Cercles idéologiques) des mains de l’Etat ! Rien n’empêchera celui-ci de drainer les richesses intellectuelles et matérielles et d’en disposer pour ses propres fins, en vue d’accroître encore et encore son autorité. Mais ce qui changera probablement, c’est l’aptitude de l’Etat à contrôler les velléités de conquête de ses composantes essentielles : Administration, Savoir, Argent et Tribus. Toi qui connais les tours et contours du Système, pour avoir tenu le gouvernail durant ces dix dernières années, tu devras aider ton Successeur à éviter les écueils.

Certes, avec toi, la « nouvelle » démocratie prospère et se nourrit d’une expression plus libre, de meilleures rétroactions entre gouvernants et gouvernés, d’une plus large participation populaire aux décisions – la question de l’unité nationale remise au goût du jour est là pour le prouver - mais peut-elle, en présence d’un parti de la Majorité ressoudé, produire un gouvernement moins bureaucratique que celui actuel de Mohamed Salem Ould Béchir, plus décentralisé, plus souple ? Peut-elle engendrer une plus grande autonomie pour l’individu, provoquer un glissement qui éloignera le pouvoir de l’Etat-parti – ou du Parti-état – non pas pour le faire « sécher sur pied » mais pour l’humaniser ?

Sous une forme ou une autre, la Majorité réorganisée détiendrait, virtuellement, la production et la distribution des rôles à l’ère-post-« azizienne », c’es-à-dire qu’elle pourrait recréer aussi un système de vases communicants qui saignerait à blanc les autres formations politiques. Ce sera alors un irrémédiable « weïlemak yel warrani » qui phagocyterait partis établis et « partillons » naissants.

Même l’APP, qui a pourtant un statut particulier avec le pouvoir, pourrait ne pas être épargnée par la vague déferlante du nouveau parti présidentiel, si, comme on le laisse entendre, tu décides d’en être le Chef. Nos peurs sont donc amplement justifiées : les forces qui sont à l’œuvre pour restaurer le pouvoir monopolistique du Parti-Etat sur les esprits sont celles-là même qui ont perdu Ould Taya !

Quand tu ne seras plus là, on repensera le pouvoir autrement. L’assurance que tu avais était sans pareille. Tes voyages fondaient ta puissance. Ta maîtrise de la situation. Tu partais et revenais sans craindre ces « bouleversements » intra-pouvoir qui ont surpris plus d’un. Etait-ce l’assurance que tu avais en « le gardien du temple » que tu viens de choisir pour te succéder ? Peut-être bien. Donc, plus de coups d’Etat possibles ? L’armée est désormais une institution républicaine. Un choix ou une programmation. Les chefs militaires, mis dans les conditions idoines qui les éloignent de ce péché originel de 1978, ne servent plus que l’Etat et la Nation. C’est l’expression d’un souhait pas l’affirmation d’une vérité. C’est le secret dans la nomination au grade de général de tous les colonels, ou presque, qui peuvent constituer un quelconque danger. Cette « généralisation » de l’armée a un coup financier énorme mais elle sert tout de même à adoucir les mœurs d’officiers qui, jusque-là, faisaient du « tout est permis » de Nietzsche une sorte de passe-droit, « tout-droit » vers le pouvoir. Aujourd’hui, leur rôle officieusement établi est de surveiller celui qui a pris le pouvoir – ou qui y a été porté – l’obligeant à maintenir les équilibres nécessaires, sans réussir, pour autant, à empêcher certaines dérives.

Nos craintes se trouvent donc ailleurs. Dans cette endurance du Système. Pas dans le maintien d’un président ou l’arrivée d’un autre.

Il peut sembler que la résurgence de la religio-politique de l’UPR n’a pas grand-chose à voir avec le PRDS de Maaouiya. Est-ce dû au fait que tu es un président d’une toute autre nature ? Ou bien, c’est de la reconstitution autour de toi, et maintenant de ton successeur désigné, de l’élite politique de « l’âge des Ténèbres » qui suscite nos peurs ? Recomposer une nouvelle majorité autour de transfuges de l’opposition et d’anciens du PRDS n’est-elle pas un rejet violent de « l’assainissement » de la scène politique présente, assorti de la quête des certitudes absolues du passé ?

Tu te rendras compte, quand tu ne seras plus là, que ta volonté non accomplie de créer une nouvelle classe politique a été ton plus grand échec. Certes, tu as réussi à confiner les anciens ministres de Taya dans l’antichambre du pouvoir (ambassadeurs, députés, présidents de conseils d’administration, conseillers, etc.), mais sans parvenir toutefois à les empêcher de peser, lourdement, sur l’action politique de ces dix dernières années. L’échec du phénomène des « indépendants », lors de la transition militaire 2005-2007, était la preuve irréfutable que le pouvoir des tribus et de l’élite qu’elles couvaient fondait le pouvoir. A contrario, nous comprenons que ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est bel et bien à une attaque en règle pour recomposer l’Ancien Régime !

Une telle démarche, si elle réussissait, obscurcirait le ciel et les idées de l’après 03 août, qui avait contribué à nous introduire dans une ère de pré-démocratie.

Quand tu ne seras plus là, la vie reprendra son cours normal. La politique continuera à nourrir ses hommes. Ceux qui en font un « métier » et ceux qui, comme moi, se sont souvent contentés d’être de simples « ouvriers de la politique ».

La marche que les partis de la Majorité ont organisée pour célébrer la victoire du candidat de l’UPR ressemble, à s’y méprendre, à celle que tu avais dirigée, il y a quelques mois, contre « la haine et le racisme ».