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La terrible solitude de la France face à Daech

lun, 30/11/2015 - 15:45

Le 11-Septembre américain a suscité en 2001 une authentique mobilisation internationale autour des Etats-Unis agressés. Une résolution adoptée à l'unanimité par le Conseil de sécurité de l'ONU a en effet permis l'établissement d'une coalition qui, en quelques semaines, a pu balayer le régime taliban et détruire le sanctuaire d'Al-Qaida. L'aveuglement idéologique de l'administration Bush lui a interdit d'éliminer la direction d'Al-Qaida et l'a conduit à la désastreuse invasion de l'Irak, invasion qui a créé le terreau fertile à l'émergence de Daech.

Le 11-Septembre européen qu'est le 13-Novembre français a bel et bien entraîné l'adoption par un Conseil de sécurité pour une fois unanime de la résolution 2249. Ce texte, d'initiative française, enjoint les Etats membres de "prendre toutes les mesures nécessaires" pour "éliminer le sanctuaire" constitué par Daech en Syrie et en Irak. Mais aucune coalition vouée à mettre en oeuvre un mandat aussi ambitieux n'a vu le jour à ce stade, laissant l'Europe en général, et la France en particulier, vulnérables à une réplique du 13-Novembre.

Car seule la libération de Raqqa, la ville où le bien mal nommé "Etat islamique en Irak et au Levant" fut proclamé en avril 2013, serait à la mesure du défi lancé au monde dans le sang de Paris. Il ne s'agit là ni de loi du talion, ni de "représailles", mais de l'impérieuse nécessité de reprendre l'initiative qui demeure aux mains de Daech. Ce n'est que par la prise de Raqqa en 2015, en écho de celle de Kandahar en 2001, que la planification terroriste pourra être effectivement brisée. Il en va de la sécurité de la France, et plus généralement de l'Europe.

Or le Président Hollande a eu beau se dépenser sur tous les fronts, aller de la Maison blanche au Kremlin, accueillir ses homologues britannique et allemand à Paris, force est de constater que rien ne se passe de décisif. Ou plutôt moins que rien, car chaque jour gagné par Daech est un jour perdu pour ceux qui prétendent le combattre. L'Europe est toujours aux abonnés absents et l'OTAN s'épuise à s'interroger sur la solidarité à accorder à la Turquie face aux provocations russes. Quant à la France, elle est contrainte de se contenter de frappes aériennes contre des sites de Daech, qui épargnent à ce jour les civils, alors que les bombardements russes, volontairement indiscriminés, aggravent le calvaire d'une population syrienne déjà otage des jihadistes.

Aucun succès décisif ne pourra être enregistré contre l'organisation de Baghdadi sans une offensive terrestre de forces locales, assistées par les frappes aériennes d'une coalition encore dans les limbes. Ces forces, ne serait-ce que pour tenir Raqqa après en avoir expulsé les jihadistes, ne peuvent être qu'arabes et sunnites. Il est dès lors exclu de s'appuyer autrement qu'à la marge sur les milices kurdes avec qui les services américains ont noué, au grand dam de la Turquie, une coopération réussie: en Syrie, dans les villes frontalières de Kobani et de Tell Abyad; en Irak, dans le bastion yézidi de Sinjar, récemment reconquis. Mais il est tout aussi exclu de convoquer l'armée loyaliste du régime Assad qui a prouvé son incapacité à progresser en Syrie centrale sans le concours du Hezbollah et d'autres milices chiites, irakiennes et afghanes, encadrées par les Gardiens de la révolution iraniens.

L'administration Obama a enfin consenti à livrer à la France une partie des inestimables renseignements nécessaires à notre lutte contre Daech. Washington exclut pourtant que Paris soit admis dans le club des "Five Eyes", où les Etats-Unis ne partagent les informations les plus sensibles qu'avec leurs alliés anglo-saxons (Royaume-Uni, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande). Quant à la Russie, elle continue de concentrer l'essentiel de ses frappes, non sur Daech, mais sur l'opposition à Assad dans les provinces d'Alep et d'Idlib. Or cette opposition, qu'on la considère ou non "modérée", est le seul partenaire au sol qui pourrait non seulement refouler Daech (ce qu'elle a déjà accompli au nord-ouest de la Syrie en janvier 2014), mais surtout contrôler le territoire ainsi libéré. Encore faudrait-il que Poutine et Assad cessent de pilonner ces forces et que, enfin soulagées sur ce front, elles puissent se lancer à l'assaut de Manbij, à l'est d'Alep, ouvrant alors la voie à la libération de Raqqa.

Assad s'est trop ostensiblement réjoui des attentats du 13-Novembre pour méconnaître combien la nouvelle donne joue en sa faveur. Il est dès lors raisonnable, comme l'a fait la diplomatie française, de mettre son sort aujourd'hui entre parenthèses, tout en réitérant l'impératif d'une transition politique où le dictateur ne peut avoir aucune place. Un cessez-le-feu à Alep, du type de celui que j'avais proposé dès janvier 2014, permettrait d'expérimenter une transition à l'échelon local, sans buter comme ce fut le cas depuis quatre ans sur la question du devenir d'Assad, soutenu inconditionnellement par la Russie et l'Iran. Une telle formule aurait valeur de précédent pour les structures de gouvernance à mettre en place dans les territoires libérés de Daech. Là encore, on contournerait l'obstacle à ce jour infranchissable du pouvoir central et des chimériques "élections" supposées le définir.

Les trop longues années de passivité américaine face à Daech et de complicité russe avec Assad ont conduit à cette situation calamiteuse où seules de mauvaises options sont sur la table, chacune présentant de sérieux problèmes de mise en oeuvre, pour un résultat à chaque fois aléatoire. Il n'en est que plus urgent de choisir la moins mauvaise des options avant qu'une nouvelle frappe de Daech ne dégrade encore les termes de l'équation. Et rien n'est pire que la politique actuellement suivie par Moscou, dont la campagne de Syrie en 2015 nourrit l'expansion de Daech comme l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis en 2003 a alimenté l'hydre jihadiste.

J'aurais dès lors une suggestion à l'attention des thuriféraires de Poutine qui, à mon grand accablement, sont chaque jour plus nombreux en France, à gauche comme à droite, à l'extrême-droite comme à l'extrême-gauche. Qu'ils unissent leurs voix pour demander à leur idole moscovite d'aider enfin la France à combattre efficacement Daech.  Cela passe par l'arrêt immédiat des bombardements russes à l'encontre des populations syriennes et/ou des zones tenues par l'opposition. Je l'avais tristement écrit il y a bientôt deux mois: les jihadistes "ne peuvent que se réjouir de la campagne de Poutine. Et c'est sur notre continent que cette violence déchaînée risque de trouver son sanglant exutoire".